octobre 16, 2021

Le Tout Au Pluriel Magazine

Nous sommes vos yeux et vos oreilles

Vingt ans après l’avoir quitté, notre collaboratrice, Laurence Debray revient au Venezuela, où elle a grandi. Elle qui avait laissé, à la veille de l’élection d’Hugo Chavez, un pays prospère, le plus riche d’Amérique Latine, retrouve un état exsangue, à l’agonie.

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 Dans le film «Venezuela, l’ombre de Chavez», diffusé sur Arte le 3 décembre prochain, elle tente de comprendre et d’analyser comment cette révolution chaviste, à laquelle elle croyait aussi, a conduit le Venezuela au désastre et poussé des millions de Vénézuéliens à fuir.
Paris Match. Vous êtes retournée pour la première fois au Venezuela en février 2019 à l’occasion d’un reportage pour Paris Match, puis une seconde fois quelques mois plus tard. Qu’avez-vous ressenti?
Laurence Debray. Je savais, j’étais préparée à retrouver le pays en déliquescence mais le vivre, c’est quelque chose de très fort, de très violent. Certes, le Venezuela d’il y a vingt ans avait des problèmes socio-économiques, de violence, de chômage, de corruption politique, mais c’était quand même un pays dynamique et riche grâce au pétrole… Un pays où tout était possible, très ouvert socialement, actif culturellement, un pays fonctionnel, traversé de grandes autoroutes … En comparaison, la France et Paris me semblaient presque sous-développés, gris et minables. Quand j’y suis revenue, j’ai été confrontée aux regards vides des membres de ma famille, de ces gens qui avaient toujours gagné beaucoup plus d’argent que nous et qui maintenant connaissent la faim, n’arrivent pas à trouver de médicaments pour se soigner et stockent de l’eau et de l’essence parce qu’il y a pénurie. J’ai surtout retrouvé un pays où l’état de droit n’existe plus, où tout peut arriver à n’importe qui, n’importe quand. J’avais besoin de comprendre, d’aller au-delà de cet argument qui consiste à dire que «tout ceci est de la faute de Chavez». Ce film est une quête et une réparation personnelle. Et puis, j’ai aussi fait ce film pour sensibiliser les Français au grand désespoir vénézuélien.

 Venezuela, le pays qui laisse mourir de faim ses enfants

Aujourd’hui, les vénézuéliens ne sont plus maîtres de leur destin
Vous ne pensez pas que Chavez et son régime qui perdure porte la responsabilité de tout cela?
Non, c’est ce que j’explique dans le film, même si l’ombre de Chavez plane encore sur le Venezuela d’aujourd’hui : il est resté un personnage, une référence, un anti-modèle pour certains, un modèle pour d’autres. Mais ce que j’ai compris, c’est que le Venezuela est d’abord un pays pétrolier avant d’être un pays latino-américain ce qui a créé une société particulière avec une mentalité spécifique. L’argent y tombait du ciel, on n’y paie pas d’impôts, ce qui implique qu’on n’y attend pas la même chose du gouvernement que dans d’autres pays, le sens de la «nation» n’est pas le même. Cette société ne s’est pas créée sur l’effort collectif, tout y était donné, tout était acquis, gratuit. A l’époque, je ne me rendais pas compte de ce que cela impliquait. Il y a presque plus d’attachement au pétrole qu’au pouvoir politique. Je comprends un peu mieux aujourd’hui ce que Chavez a voulu faire pour le pays mais aussi ce qu’il a défait : en faisant entrer les cubains qui contrôlent les grands programmes sociaux, c’est comme s’il avait accepté une invasion, la perte de contrôle sur son propre Etat. Aujourd’hui, les vénézuéliens ne sont plus maîtres de leur destin. Moi aussi, lors de sa première campagne électorale, j’ai cru en Chavez, tous les médias étaient pour lui. Au Venezuela, on attend toujours un nouveau Bolivar, un homme providentiel, et c’était lui. Il se présentait alors comme le Tony Blair vénézuélien. Certains ont pris goût à sa façon de faire le show, il a été le premier à tweeter, à passer à la télé tous les dimanches des heures entières où il faisait des an.
Via Paris Match
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