octobre 16, 2021

Le Tout Au Pluriel Magazine

Nous sommes vos yeux et vos oreilles

Les adieux du President Jean-Nicolas Nissage Saget.

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Haïtiens,
Un fait sans précédent dans les annales parlementaires d’Haïti vient de se produire. La Chambre des représentants se trouve dans l’impuissance de s’adjoindre au Sénat pour constituer l’Assemblée nationale chargée, aux termes de notre Pacte fondamental, de nommer le Chef qui doit me remplacer à la Présidence de la République.

Alarmés de cet état de choses, les représentants présents à la capitale, et le Sénat, ont arrêté des résolutions que ce dernier Corps m’a expédiées, par lesquelles, ils m’invitent à continuer l’exercice du Pouvoir exécutif au delà du temps rigoureux fixé par la Constitution, et jusqu’à la nomination du Président d’Haïti.

Quelque plausible que paraissent au premier abord les motifs qui ont fait prendre ces résolutions, celles-ci, loin de conjurer les embarras de la situation, ne peuvent qu’en faire naître de nouveaux. Je ne saurai donc m’y associer. Une fraction quelconque de la Chambre ne peut délibérer et arrêter des résolutions ayant un caractère constitutionnel. De pareils actes ne doivent être considérés que comme l’expression de vœux, de sentiments que tous les citoyens ont le droit d’adresser, soit au Pouvoir exécutif, soit à chacune des deux Chambres législatives. Le Sénat ne peut non plus prendre seul une décision de cette importance, et conférer des pouvoirs qu’il n’a pas. L’Assemblée nationale elle-même serait sans caractère pour prolonger l’exercice du Pouvoir exécutif, en présence des termes formels de la Constitution.

Haïtiens,
après quatre années de présidence durant lesquels j’ai fait tout ce qui a été possible pour conduire à bon port le vaisseau de l’Etat à travers les écueils sans nombre que la force des choses avait semés sur sa route. Dieu a béni mes efforts. Je suis arrivé au terme de ma carrière présidentielle avec la satisfaction du chef qui n’a rien négligé pour asseoir sur une base solide la paix et la tranquillité publique. Toute ma vie porte témoignage de mon respect des lois et des institutions de mon pays ; je ne démentirai pas ce passé. Au moment de me retirer dans mes foyers, je ne déshonorerai mes cheveux blancs par aucun acte qu’au fond réprouverait ma conscience politique.

Haïtiens,
la Constitution qui a créé la situation présente, ne nous offre pas de moyens d’en sortir. S’il est vrai que d’après notre pacte fondamental, ce n’est que dans les cas de démission, de mort, de déchéance, que le Pouvoir exécutif puisse être confié au Conseil des Secrétaire d’Etat, il est évident que, l’une des circonstances ne se présentent pas, c’est par une saine interprétation de son esprit, par les précédents et par la raison constitutionnelle des choses, que nous pouvons trouver une issue pour sortir de cette difficulté. Mais lorsque la Constitution fixe, d’une manière claire et précise qui ne laisse à l’esprit aucun doute ni matière à interprétation, la date de la retraite du Chef du Pouvoir exécutif, il serait oiseux d’essayer, par une interprétation plus ingénieuse, de dépasser cette date en prétextant une obscurité purement imaginaire de la Constitution. Ainsi, Citoyens, le 15 mai est la date irrévocable à laquelle je dois déposer les pouvoirs qui m’ont été confiés, je ne la dépasserai pas. Mais usant de la faculté que me fournit la Constitution, et afin d’éviter tout mal entendu, je déclare par la présente que je me démets de la présidence d’Haïti. Le Conseil des Secrétaires d’Etat agira en vertu du présent acte, conformément à la Constitution. Haïtiens, l’Assemblée nationale ne peut se réunir pour procéder à l’élection du Président d’Haïti. Les mandataires se trouvent dans l’impossibilité de remplir leur mandat : le Sénat le reconnaît formellement. Dans cette conjoncture délicate, c’est donc aux mandants eux-mêmes à reprendre le mandat qu’ils n’avaient fait que confier à la Chambre et au Sénat. C’est au peuple, source de tout pouvoir, à faire ce que nul corps de l’Etat ne peut exécuter. Le Souverain ne saurait, dans ce cas, être accusé de violer la Constitution. Dans des situations exceptionnelles, il faut des moyens exceptionnels pour rétablir le libre jeu des institutions.

En conséquence, je remets le pouvoir au Conseil des Secrétaires d’Etat ; le peuple sera appelé ultérieurement et de la manière qui sera jugée la plus sage, à se prononcer sur la nomination du Chef du Pouvoir exécutif. Haïtiens, mes Concitoyens, en agissant comme je le fais, je me conforme aux principes du droit public et au vœu manifesté par une députation de citoyens notables de la capitale. Je mets le Corps de l’État à l’abri du reproche d’avoir violé ou d’avoir tenté de violer la Constitution. J’ai de plus pris toutes les mesures propres à assurer la paix et à garantir les personnes et les propriétés durant tout le temps de la vacance de la présidence, en investissant du commandement en chef de l’armée haïtienne le général Michel Domingue, connu par les éminents services qu’il a rendus au pays, par son civisme, et déjà entouré du suffrage de la majorité de ces concitoyens. J’ai voulu, Concitoyens, vous donner par là un nouvel témoignage de mon amour et de ma gratitude. Je serai heureux et fier, si j’emporte dans ma retraite la conviction d’avoir justifié la confiance que vous m’avez constamment témoignée et que j’ai toujours ambitionnée.

Vive la Liberté ! Vive l’Indépendance ! Vive l’Ordre public ! Vivent les Institutions.

Donné au Palais national du Port-au-Prince, le 14 mai 1874 de l’Indépendance.

Nissage Saget

Source: Le Nouvelliste du 29 janvier 2016