ven. Oct 30th, 2020

MONFERIER… L’œil vif. La moue sévère. L’air intelligent et sûr de toi. Nul ne pouvait rester indifférent à ta présence et à ton verbe.

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kETTELY MARS
MONFERIER…

L’œil vif. La moue sévère. L’air intelligent et sûr de toi. Nul ne pouvait rester indifférent à ta présence et à ton verbe. La nature seule donne ce charisme qui séduit, influence et fascine même. On n’apprend pas à être fier. On n’apprend pas le respect de soi. On n’apprend pas l’amour de son pays. On les tète à la mamelle.

Fier tu l’étais et de plein droit, tu n’as pas ménagé tes efforts pour atteindre ce niveau et cette qualité de formation qui en imposaient. Tu as su saisir les opportunités que ton intelligence a maîtrisées et transformées en compétences. Compétences pour ton pays où tu es retourné travailler tout en militant pour l’intégration de la diaspora à tous les niveaux de la vie du pays. Compétences au service de ce peuple qui souffre.

Excuse-moi de te tutoyer, Monferrier, devant la mort les convenances tombent. L’hypocrisie se dévoile aussi. On ne t’aimait pas au point de t’avoir enlevé brutalement la vie. Avec tes mains nues, ton regard droit et ton attitude assertive tu leur faisais peur. Ta vision et tes projets pour notre pays inquiétaient ceux qui veulent nous garder dans le statu quo de l’indignité.

C’est vrai, nous avons cette fâcheuse manie d’enlever brutalement la vie aux têtes qui émergent, aux voix qui montent plus haut, aux femmes et aux hommes qui nagent à contre-courant de la bêtise. Les plus chanceux, on les fait taire, par la terreur ou l’exil. Jean-Jacques Dessalines, Anténor Firmin, Boyer Bazelais, Simone Hakime-Rimpel, Jean Price-Mars, Jacques Stephen Alexis, Mireille Durocher-Bertin, Jean Dominique, Guito Toussaint…

J’ai eu la chance de te rencontrer une fois. Ce jour-là, je n’ai pas hésité à te poser une question qui t’a peut-être parue indiscrète mais qui me trottait dans la tête depuis la première fois que je t’ai vu prendre la parole lors d’une émission télévisée. Je t’ai demandé d’où te venait ce prénom singulier, car je ne connaissais qu’une seule autre personne à le porter. Tu as souri et avec gentillesse tu m’as dit que ce prénom t’avait été donné par un parent proche, en hommage à la mémoire d’un avocat originaire de l’Arcahaie, maître Monferrier Pierre. Les qualités de droiture, d’intégrité et la compétence de cet homme de loi étaient connues et admirées de ton parent qui t’a donné son prénom en héritage. Dans les années 1930-40, Maitre Pierre fut comme toi bâtonnier de l’ordre des avocats de Port-au-Prince, ainsi que juge à la Cour de cassation et commissaire du gouvernement. J’ai souri alors, heureuse de voir se confirmer ce que je soupçonnais. Monferrier Pierre était mon grand-père paternel.

Je ne me perdrai pas en conjectures sur les raisons qui ont motivé ton assassinat. Un exercice frustrant et futile chez nous. J’ai vécu assez longtemps pour le savoir. Certains vont te porter aux nues, d’autres te précipiter dans la Géhenne. La machine de désinformation tourne déjà à plein rendement. L’un renvoie à l’autre la paternité et les mobiles du crime. Jusqu’à la nausée. L’enquête se poursuivra longtemps, comme pour les autres. Le secret de ta disparition dormira avec toi, dans le mutisme et l’éternité de ta tombe. Mais ceux qui savent, ceux qui ont trempé leurs mains de près ou de loin dans ton sang ne connaitront pas le repos. Ils te verront dans le regard de ceux qui ont faim de pain et de justice. Dans le regard de ces jeunes dont on vole et viole l’avenir. Dans les regards des femmes, des enfants et des hommes qui crèvent chaque jour dans les bas-fonds de nos villes en déshérence.

Car quelles que furent tes convictions, tes choix professionnels et politiques, tu aimais ce pays d’un amour inconditionnel et ne méritais pas cette mort infâme. Tu aimais rappeler que la démocratie admet le dissensus. La démocratie ce n’est pas quand tout le monde pense de la même façon. Comme tes modèles Firmin, Louis-Joseph Janvier, Edmond Paul, Price-Mars et Montesquieu, tu savais que l’élite est au service du peuple. Tu as aidé à former des générations de jeunes. Tu avais la foi qui soulève les montagnes de l’ignorance. Tu ne jurais que par l’intelligence, le dialogue, la bonne volonté et la science du Droit capables de résorber les tensions et les conflits fondamentaux qui maintiennent notre pays dans une instabilité politique chronique. Dans le sous-développement permanent. Tu avais toute la bonne volonté du monde. Mais tu as oublié que crier haut et fort l’amour du pays est devenu aujourd’hui chez nous un sacrilège.

Repose en paix, Monferrier. Nous continuerons de demander justice. Nous continuerons de crier notre rage de vivre avec dignité sous notre bout de ciel. Nous continuerons de lutter pour des lendemains meilleurs. Tu as laissé des traces profondes. L’eau et le sel de ton baptême nourriront d’autres âmes pour le combat contre les forces des ténèbres.

Kettly Mars.

La rédaction de Ltp
LE 4 SEPT.2020

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