lun. Sep 21st, 2020

BRH /TAUX DE CHANGE UNE ÉCLAIRCIE AU MILIEU DE LA TEMPÊTE

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La gourde s’est grandement et brusquement appréciée au cours des trois dernières semaines. Le taux de change est passé de 121.5 gourdes à l’achat et 123 gourdes à la vente au milieu du mois d’août à 113 gourdes à l’achat et 115 à la vente le lundi 31 août 2020. Le lendemain mardi 1er septembre 2020, le taux à l’achat était de 110 gourdes contre 112 gourdes à la vente. Le mercredi 2 septembre, l’une des deux plus grandes banques de la capitale affichait 105 gourdes à l’achat et 107 gourdes à la vente, soit une baisse de 5 gourdes en moins d’une journée.

Le jeudi 3 septembre, le taux passait à 104 gourdes à l’achat et 106.5 gourdes à la vente, avant de baisser à 100 gourdes à l’achat et 102 gourdes à la vente le vendredi 4 septembre. Au cours de cette même journée, il est passé à 98 gourdes à l’achat et 100 gourdes à la vente. Il est resté à ce niveau pour de faibles montants jusqu’à la matinée du lundi 7 septembre avant de passer à 95 gourdes à l’achat et 97 gourdes à la vente à la mi-journée pour des montants inférieurs à 50 dollars américains. C’est une baisse de 21.14 % en moins d’un mois.

Depuis la fin de la semaine dernière, on commence à parler de « taux de l’heure » au lieu de « taux du jour ». Diery Marcelin rapporte dans l’édition du journal Le Nouvelliste du week-end que le dollar américain s’échangeait à 80 gourdes dans les rues de Léogâne dans l’après-midi du vendredi 4 septembre 2020 (1). C’est un phénomène très rare pour être remarqué par les médias et le grand public. Il faut remonter au mois de mars 2017 pour retrouver une tendance baissière du taux de change de référence publié par la Banque de la République d’Haïti (BRH). Il était passé de 69.35 gourdes pour un dollar américain à la fin du mois de mars à 67.6 gourdes à la fin du mois d’avril, avant d’atteindre 62.2 gourdes à la fin du mois de mai 2017.

La gourde avait alors connu à l’époque une appréciation de 10.3 % en deux mois. Elle avait ensuite connu une certaine stabilité à ce niveau, jusqu’au mois de septembre 2017.L’appréciation de la gourde était consécutive à l’entrée en fonction du président Jovenel Moïse le 7 février 2017. Les agents économiques étaient très optimistes à l’arrivée du nouveau chef de l’État qui se disait pro-business. On misait déjà sur une stabilité politique retrouvée avec la prestation de serment du président élu qui avait fait beaucoup de promesses. À partir de mars 2017, le taux de change se mettait alors à diminuer. Il recommençait à augmenter pour retrouver les 69.98 gourdes à la fin du mois de septembre 2018, 18 mois plus tard.

On peut remonter également à la chute du président Jean-Bertrand Aristide le 29 février 2004 pour remarquer une autre baisse significative. Le taux de change de fin de période était passé de 44 gourdes pour un dollar américain à 40.22 gourdes à la fin du mois de mars, puis 37.74 gourdes à la fin du mois d’avril, ensuite 36.95 gourdes le mois suivant et 35.74 gourdes à la fin du mois de juin 2004. Il s’agissait d’une baisse de 18.8 % entre février 2004 et juin 2004, proche de la baisse observée ces derniers jours. Il y eut cependant des chutes spectaculaires au cours du mois de mars 2004.

Par exemple, le taux de référence était de 39.75 gourdes le 24 mars 2004, puis 34.12 gourdes le lendemain, 27.75 gourdes le 26 mars 2004, soit une baisse de 18.7 % en une journée et une baisse de 30.2 % en trois jours. Mais il allait regagner 9.73 gourdes le jour d’après pour passer à 37.48 gourdes, soit une hausse de 35.1 % en une journée. Ce sont les variations les plus importantes enregistrées depuis que la BRH publie les taux de référence journaliers. Le départ du président Aristide avait suscité un regain de confiance chez une grande fraction du secteur privé qui lui était hostile.

Mais le taux de change allait remonter à 44.02 gourdes pour un dollar américain en janvier 2014, soit dix ans plus tard. On peut encore aller plus loin : le taux de change de fin de période était de 21.49 gourdes pour un dollar américain à la fin du mois d’août 1994. La fin du mois prochain, il descendait à 15.1 gourdes, avant de passer à 14.28 gourdes à la fin du mois d’octobre. La tendance se poursuivait au mois de novembre avec 14.05 gourdes avant, d’atteindre 12.95 gourdes à la fin de l’année 1994. C’était une baisse de 39.74 % du taux de change en cinq mois, entre août et décembre 1994.

Cette chute était consécutive à la confirmation du retour du président Jean-Bertrand Aristide au pouvoir le 15 octobre 1994. Le retour à l’ordre constitutionnel de l’époque accouchait de toutes sortes d’espoirs, y compris celui du décollage économique. Cette chute était, elle aussi, assez durable puisqu’il a fallu attendre la fin du mois d’août 2000 pour revenir à 21.63 gourdes pour un dollar américain.

Un scénario très différent en septembre 2020

La chute du taux de change de la semaine dernière ne suffit pas à invalider les arguments structurels évoqués généralement pour expliquer la dépréciation de la gourde. Elle est en partie le résultat des interventions directes de la Banque de la République d’Haïti (BRH) sur le marché des changes, de l’appui budgétaire accordé au gouvernement qui a aussi fait preuve d’une certaine volonté de mieux contrôler ses dépenses.

Les injections de la BRH ont calmé la tension sur le marché des changes avec une réduction de la rareté de dollars américains. L’appui budgétaire a permis de réduire le déficit budgétaire et le financement monétaire qui en découlait. Ce ne sont pas forcément les montants qui sont les plus importants mais plutôt les signaux.En ce sens, la BRH a également montré ses muscles en sanctionnant deux banques commerciales. Comme pour signaler un resserrement de ses activités de contrôle et de surveillance du secteur bancaire. La banque centrale a aussi entrepris de publier ces derniers jours un bulletin sur les gains de changes réalisés par les banques commerciales.

Ces informations peuvent avoir un impact sur l’image des banques commerciales auprès de l’opinion publique et provoquer une modification de leur comportement.La gourde s’est donc appréciée, sans grande surprise, au cours des trois dernières semaines. Ce qui est pourtant plus difficile à expliquer, ce sont l’amplitude et le caractère brutal de ladite appréciation. Généralement, la gourde prend ou perd 25 centimes, 50 centimes, voire une gourde en une journée. Pas 5 gourdes d’un coup, sauf en période de grandes turbulences comme après la chute du président Aristide en 2004.

Cette chute soudaine et significative du taux de change peut aussi refléter l’importance du pouvoir de marché des banques leader d’un secteur bancaire oligopolistique qui aurait fortement réagi aux mesures de la banque centrale et du gouvernement qui ont décidé d’envoyer des signaux forts. Il faudra voir jusqu’où peuvent aller ces banques leader et pour combien de temps. L’expérience mars-mai 2017 était de courte durée. À la différence de celles de 1994 et 2004. On ne sait pas si ce sera le cas de l’épisode août-septembre 2020. D’autant plus que la conjoncture politique demeure morose et très incertaine.

Pour Frantz Duval, rédacteur en chef du journal Le Nouvelliste, ce sont les remèdes de la banque centrale qui ont porté des fruits au cours des trois dernières semaines (2). Les deux épisodes d’appréciation de la gourde au cours des trois dernières années montrent effectivement que la politique monétaire peut être efficace dans certaines circonstances et beaucoup moins dans d’autres. Bien que ces mesures ne puissent, à elles seules, expliquer l’ampleur de la chute du taux de change observée ces derniers jours. Elles ont, sans doute, été les éléments déclencheurs.

Avant cette accalmie, la BRH recevait des flèches de toutes parts. De la part des autorités politiques qui lui reprochaient d’avoir publié des informations sensibles comme le niveau du déficit budgétaire et le financement monétaire qui en découle. Alors qu’il s’agit d’entente de l’État haïtien avec le Fonds monétaire international (FMI) qui vise à faciliter une certaine transparence au niveau des finances publiques et des politiques monétaires.Si ces informations n’étaient pas rendues publiques par la BRH afin de soulever un débat public et de provoquer une préoccupation nationale, le gouvernement aurait probablement atteint un niveau de déficit budgétaire supérieur aux 46 milliards de gourdes enregistrées au 30 juin 2020 qui avait occasionné un financement monétaire de 34 milliards de gourdes à la même date.

Le président Jovenel Moïse avait indiqué qu’il était normal qu’en pleine période de « peyi lòk » qu’il sollicite le financement de la banque centrale afin de couvrir les dépenses incompressibles. Une chose est sûre : ce financement monétaire record est étroitement lié à la dépréciation de la gourde et à la hausse de l’inflation observée jusqu’au début du mois d’août. Et de fait, le président et le ministre de l’Économie et des Finances confirment ne plus vouloir recourir au financement monétaire démesuré.Les banques commerciales, de leur côté, reprochaient à la BRH les effets négatifs de sa lutte contre la dépréciation de la gourde sur le niveau du crédit privé, et éventuellement sur l’investissement privé et la croissance économique.

Car, quand la banque centrale augmente les réserves obligatoires sur les passifs en devises en vue de mieux approvisionner le marché des changes, les commerciales disposent de moins de marges de manœuvre et se plaignent du coût élevé des politiques de stabilisation des prix, en particulier du taux de change. Quand la BRH injecte massivement des dollars américains sur le marché des changes pour stabiliser le taux de change, les réserves nettes de changes s’amenuisent.

Le grand public, lui, ne jure que par la baisse du taux de change puisqu’il subit les méfaits de la dépréciation de la gourde dans sa poche et dans son assiette. Le mercredi 26 août 2020, des organisations sociopolitiques avaient organisé un sit-in devant le local de la BRH en vue d’exiger la démission du gouverneur Jean Baden Dubois et de réclamer la fixation du taux du jour à 40 gourdes pour un dollar américain. Comme si la BRH pouvait fixer le taux de change comme bon lui semble sans égard aux fondamentaux de l’économie nationale et à la conjoncture sociopolitique. Si la BRH fixait le taux de change arbitrairement à 40 gourdes pour un dollar américain aujourd’hui, on assisterait probablement à un véritable marché noir ou très peu de demandeurs trouveraient des dollars. Et l’on aboutirait probablement à un taux de change réel beaucoup plus élevé que celui affiché.

Un climat sociopolitique préoccupant

La chute du taux de change, l’invasion des gangs armés dans les quartiers populaires et la mort du bâtonnier de l’ordre des avocats de Port-au-Prince demeurent les informations les plus commentées la semaine dernière. Dans tous les cas, certaines personnes s’improvisent experts sans aucune maitrise de ces sujets. La BRH se trouve tiraillée entre des intérêts divergents d’acteurs politiques et économiques divers. Que devrait-elle finalement prioriser comme objectif ultime?

Selon la législation en vigueur, la BRH a les quatre principaux rôles suivants : défendre la valeur interne et externe de la monnaie nationale; assurer l’efficacité, le développement et l’intégrité du système de paiements; assurer la stabilité du système financier et finalement agir comme banquier, caissier et agent fiscal de l’État. Évidemment, tout ceci devrait se faire dans l’intérêt général. Et quand la banque centrale est tiraillée de mille parts, ce sont ces quatre rôles qui devraient guider ses décisions.

Frantz Duval l’avait clairement rappelé : « Quand les exportations baissent de plus d’un quart sur une année, quand le nombre de visiteurs ne fait que se réduire en peau de chagrin, quand les donateurs ne tiennent pas leurs promesses, quand l’État dépense plus que ses recettes ne devraient lui permettre, quand la production nationale est en berne, quand tout le monde veut épargner en dollars, quand les prix des biens et services sont affichés en dollars, quand l’insécurité limite la circulation des marchandises et des personnes, quand l’économie nationale subit des chocs politiques ou ceux causés par la pandémie de Covid-19, quand le change est dominé par le secteur informel, quand tout le monde conjugue les anticipations négatives, la monnaie nationale ne peut pas être au plus fort. »

De son côté, le gouverneur Jean Baden Dubois l’avait affirmé à plusieurs reprises : « Donnez-moi un climat politique stable, je ramènerai le taux de change à un niveau plus faible ». Or, sur le plan politique actuellement, rien ne laisse présager un horizon politique stable. Dans ce genre d’environnement, les agents économiques s’attendent plutôt au pire malgré l’éclaircie observée ces derniers jours. Ils en veulent pour preuve des zones de non-droit qui se multiplient à travers la capitale et dans d’autres endroits sur le territoire national.

L’exécution sommaire du bâtonnier de l’ordre des avocats de Port-au-Prince montre à quel point le climat sociopolitique est délétère. Un tel climat n’est propice ni au développement des affaires ni au bon fonctionnement des simples citoyens. Dans un tel contexte, la stabilité de la gourde et des prix ne saurait relever uniquement de la banque centrale. Pas plus que le rétablissement de l’ordre et de la sécurité publique ne saurait être l’apanage de la Police nationale d’Haïti à elle seule. Autrement dit, rien n’indique que le taux de change demeurera aussi bas qu’il ne l’est aujourd’hui, à moyen et long termes, voire à court terme.

Thomas Lalime
thomaslalime@yahoo.fr

LE 10 SEPTEMBERE2020

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